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De gauche à droite, Claude Roy avec Vladimir et Ida Pozner, rue Mazarine (Paris).
Souvenirs
Quand Ida Pozner est morte, en 1995, Claude Roy a écrit :
 
On ne choisit au départ ni sa place sur la terre, ni le temps de son siècle.  Tu le savais, Ida. Tu as plutôt vécu au carrefour des tempêtes que dans les demeures du repos.  Tu as vécu entre la France, l'Allemagne, la Russie, l'Europe et l'angoisse.  Les moments heureux de ta vie, tu ne les as pas vécus comme des plages de paix  mais comme des accalmies. Tu étais de cette espèce de mères et de grand-mères  qui ne prêtent pas seulement l'oreille aux pleurs des petits dans leurs berceaux,  mais qui sont aux aguets pour être sûres qu'il n'y a pas au coin de la rue  des bruits de bottes, ou, au proche horizon, le grondement des chars et des bombes.  Le destin t'avait fait naître juive, l'amour t'avait fait choisir Volodia,  la révolte contre les tyrans t'avait fait décider d'être communiste.  L'instinct du salut pour toi et pour les tiens avait fait de toi cette émigrante  toujours prête à franchir une frontière.  Tu changeais de langue sans changer d'amis.  Ton extrême douceur aurait pu faire croire que tu ignorais la peur,  mais ta tranquillité n'était que la politesse de la bravoure.  De Los Angeles à ton refuge de l'Yonne, de la tentative d'assassinat de Volodia à sa mort, j'ai souvent cheminé en silence près de toi.  J'ai senti en toi le subtil déchirement de ceux qui ne veulent ni mentir ni se mentir,  ni décourager leurs compagnons de traversée du siècle, ceux qui, comme toi, Ida,  refusent autant d'entretenir l'illusion que de trahir l'espérance.  L'Histoire historique, de pouvoir et de mort, l'Histoire que nous devons vivre  a rarement été une affaire de cœur pour les hauts protagonistes du drame.  Mais chez ceux que les grands monstres appelaient  « les simples gens »,  chez des êtres comme toi, Ida, nous aurons admiré l'alliance de la lucidité et de la tendresse, de la détermination et de l'intelligence, cette tenue qui s'appelle la dignité.
Elle fait tenir debout ceux qui, comme toi, Ida, ont bien vécu.
 
Claude Roy, 20 février 1995
Après l'incendie du Reichstag, en 1933, Ida Liebmann, juive et communiste, doit fuir l'Allemagne. Elle parvient à obtenir un passeport et, avec l'aide d'amis, notamment Gustav Gründgens, directeur du théâtre de Hambourg, elle se réfugie en France.
Ida Pozner et Pablo Picasso, Collioure, 1954.
Ida et Vladimir Pozner retrouvent Joris Ivens au festival de Leipzig, 1968.
Ida Pozner, Hollywood, 1978.
Ida Liebmann est née à Feodossia, en Crimée (4 juin 1908),  d'une mère russe et d'un père allemand.  Quelques années plus tard, la famille s'est installée en Allemagne,  à Düsseldorf, où le père est mort, puis à Hambourg.  Elle a grandi dans la misère, non sans gaieté.  Toute jeune, elle a fréquenté les peintres, écrivains, gens de théâtre, photographes, musiciens,  soulevant sur son passage une indéniable fascination.  Habile en expédients et relations humaines, sa mère a réussi à lui faire suivre gratuitement des études de piano. A la veille de son premier concert - elle devait avoir dans les 17 ans - Ida a abandonné la musique.
Elle s'est tournée vers le théâtre, jouant de petits rôles chez Gustav Gründgens à Hambourg,  puis chez Max Reinhardt à Berlin. C'est là qu'elle a adhéré au parti communiste, avec Anna Seghers notamment.  En 1933, elle a fui les nazis pour retrouver la colonie des Allemands émigrés à Paris. Petits métiers, bonne d'enfants chez la fille de Picabia.  
 
Elle a rencontré Vladimir Pozner, jeune écrivain français qui, à l'époque, s'occupait de l'aide aux réfugiés antifascistes.  Ils ont vécu ensemble jusqu'à la mort, lui le 19 février 1992, elle le 18 février 1995.  Entre-temps, ils ont eu une fille (Catherine), un fils (André),  ont émigré en 1940 aux Etats-Unis, vécu à Hollywood.  Retour définitif à Paris à la Libération.  L'œuvre littéraire de Vladimir a acquis sa réputation. Ida, tout en s'occupant des siens,  a travaillé comme traductrice et dans le cinéma, continuant d'exercer une même fascination  sur leurs amis des quatre continents.
Ida Pozner