New York. Minuit. J’attends le bus au coin de la 42e Rue. Un homme s’approche, marmotte quelques paroles. Il serre dans le creux de la main la pièce que je lui ai donnée et ne se décide pas à partir. Je l’interroge : « Chômeur ? » Il fait oui de la tête. « Quel est votre métier ? — Mécanicien. J’ai travaillé à Detroit, chez Ford.
— Comment vivez-vous ? — Je mange à l’asile municipal. Je couche dans le métro. Pour 5 cents, vous prenez la ligne de Brooklyn jusqu’au bout, vous revenez, vous recommencez encore, toute la nuit. On est réveillé aux arrêts par les coups de freins. — Où allez-vous maintenant ? — N’importe où. — Alors, marchons. Cela vous va ?
— Oui. Il y a longtemps que je n’ai parlé à personne. — Pas d’amis à New York ?
— Si, des types comme moi. D’autres qui se sont mariés et que l’on ne voit plus parce qu’on a honte. — Vous chômez depuis longtemps ? — Dix-huit mois. Je n’ai pas toujours été comme ça. » Il indique sa barbe. « Qu’allez-vous faire dans un mois ? dans un an ? — Mon avenir ? Je crois que je n’aurai jamais plus de travail. — Vous en cherchez ? — À quoi bon ? — Alors ? — S’allonger dans le Central Park pour qu’un policier vous réveille d’un coup de pied et vous chasse. À New York, du moins, je peux me promener comme je suis. À Chicago, si vous êtes mal habillé, ils vous envoient en prison pour vagabondage. Vous en sortez, on vous y remet. »
2 janvier. Lu dans le New York Times : « Henry Ford prévoit le retour de la prospérité. Les gens en ont assez de ne rien faire, affirme-t-il, et ils retournent au travail. »
La solitude de New York.
7 janvier. David Rubin, mécanicien, trente-trois ans, a été arrêté aujourd’hui. Les pompiers l’avaient surpris dans sa chambre remplie de fumée. Rubin a raconté qu’il avait essayé de mettre le feu aux meubles. Il était seul et très triste. Il s’est imaginé que l’incendie attirerait des gens chez lui. « Ça, ou la mort », a-t-il dit.
Le Daily Worker publie cette lettre d’une lectrice : « J’ai vingt ans, je suis vierge et j’ai des impulsions sexuelles normales. Du moment que les hommes ne me trouvent pas particulièrement attrayante et que la promiscuité est inadmissible, je dois affronter le problème de la vie sexuelle de la femme seule. Qu’est-ce que vous me conseillez ? »
Un café de la 42e Rue. À côté de moi, une jeune femme fardée boit un lait malté. En face d’elle, un jeune homme, tout en mangeant une assiettée de légumes, dit à sa vis-à-vis d’une voix basse et inexpressive :
— Je vous parle. Je ne vous connais pas. Je ne veux pas vous connaître. Ne croyez pas que je cherche à faire votre connaissance. Je me fiche de vous. Mais je vous parle. Je dois parler à quelqu’un. Vous ne m’intéressez pas. Lorsque vous partirez je ne vous suivrai pas. Mais je dois parler. Je dois parler et je parle. Je vous parle.
La femme n’a même pas levé les yeux pour le regarder. Elle finit de boire son lait, s’en va. Le garçon se tait. Il est jeune. Il n’est pas laid. Il n’a pas l’air d’un chômeur.
Vladimir Pozner, Les Etats-Désunis (Lux éditeur)