À ma droite, l’immeuble gris du Stock Exchange. Un bloc trapu aux murs immensément épais lui fait face, c’est le seul de la rue qui ne porte aucune indication à l’entrée. À ma gauche, sur les marches de la Trésorerie, la statue de Washington. Je m’arrête, imagine un triangle dont les pointes se poseraient sur le monument, sur la Bourse et sur la maison de Morgan, et considère les États-Unis de l’Amérique du Nord.
Le triangle cède sous la pression d’un éventaire où sont rangés des lacets noirs et marron, de mauvaise qualité. L’éventaire est accroché au cou d’un homme maigre et voûté qui s’approche lentement. Veston gris à carreaux, pantalon gris à rayures, visage d’un gris uniforme : teint, poils et lèvres. Un homme terne des pieds à la tête, et usé, excepté les lacets, pas ceux qu’il a aux souliers, mais ceux qui sont sur le plateau. Une canne à la main, il avance en marmottant :
— Cinq cents la paire, cinq cents la paire.
Je lui emboîte le pas. (...)
Devant l’entrée de la Brooklyn Trust Co, face à la Chase Bank, toutes deux contrôlées par Rockefeller, il vend sa première paire de lacets. Il longe le Stock Exchange, arrive à Wall Street et recommence le même trajet.
En face de la statue de Washington, je le rattrape.
— Ça va, les affaires ?
Il me cherche du regard, explique timidement :
— Je suis presque aveugle, puis répond : Oh, non.
— Qu’est-ce que vous avez à vendre ?
— Des lacets. Il s’anime. J’ai encore autre chose, dit-il. Une nouveauté.
Il fouille dans ses poches et en sort un minuscule sachet de caoutchouc, bleu, jaune et orange.
Il l’approche de sa bouche et gonfle les joues. Il souffle de toutes ses forces, pâlit sous l’effort, avale un peu d’air et souffle encore. Entre ses lèvres grises, le sachet s’enfle, se dresse, s’arrondit, cache le menton, le nez et les joues de l’homme. Je reconnais l’Europe, l’Atlantique, toute la Terre, peinturlurée sur le globe de caoutchouc qui vogue au-dessus des lacets de l’éventaire. Par-dessus le pôle Nord, deux yeux me regardent avec espoir, et une voix mi-suppliante, mi-ironique dit :
— Cinq cents. Ce n’est pas cher, le monde pour cinq cents.
Debout dans le triangle que j’ai imaginé, sous les regards attentifs des gardes armés de revolvers et celui, indifférent, de Washington, j’acquiers le monde. Il se dégonfle aussitôt et je me renseigne :
— Vous travaillez toujours dans ce quartier ?
— Oh, oui. Ça fait quarante ans que je suis à Wall Street.
Vladimir Pozner, Les Etats-Désunis (Lux éditeur)