Au bout de trente ans d'amitié Hanns Eisler pousse l'auteur à écrire des poèmes et s'en va avant de les mettre en musique.
Quelle que soit la durée d’une amitié, il est facile de se souvenir de la première rencontre.
Si je m’en tiens aux dates, c’est simple. 1933, donc Hitler, donc émigration, donc littérature allemande, peinture allemande, musique allemande — et j’en passe — en exil, pour la plupart à Paris.À Montparnasse, au coin de la rue Vavin, au fond d’un café, seuls à une table rectangulaire que je revois encore, installés face à face, Hanns Eisler qui ignore le français, moi qui baragouine dix mots d’allemand, et tous deux menant un long entretien dans je ne sais quelle langue : il avait l’ouïe absolue mais pas en ce qui concerne la prononciation ; par la suite, aux États-Unis, il devait apprendre l’anglais qu’il parla couramment sauf qu’à plus de trois pas de distance, on était convaincu qu’il s’exprimait dans sa langue maternelle. Je ne me souviens pas davantage si ce jour-là, au café, nous nous disions vous, j’ai l’impression que nous nous sommes toujours tutoyés, j’ai peut-être raison, d’autant plus qu’en allemand la deuxième personne du pluriel m’a toujours posé de graves problèmes.
Je l’ai décrite, cette rencontre, dans une sorte de poème en quelques lignes qu’à l’autre bout d’une longue amitié il devait me demander d’écrire pour le mettre en musique. Fier de trouver les paroles d’un air qu’il avait l’intention de composer, je m’appliquai à cette tâche pour la première fois depuis mon adolescence. Le voici :
Nous nous sommes connus
devant deux cafés-crème,
au Sélect, boulevard Montparnasse,
en mars 1933.
Si nous avions pu savoir
ce qui nous attendait
nous n’aurions pas eu le cœur
de toucher à nos tasses.
Innocemment nous les avons vidées.
Nous avons bien fait.
(Vladimir Pozner se souvient)