Hollywood est un vase clos et toute ressemblance entre ses habitants et le produit collectif de leur imagination, d’une part, et la réalité, de l’autre, est purement accidentelle. Chaplin, qui en est pourtant un des plus anciens colons, n’en fait pas partie. De sa maison, on n’aperçoit que des arbres, à perte de vue, rien ne trahit la présence, à sa porte, d’une ville de deux millions d’habitants.
Il y descend, cependant, pour aller à son studio, pour rencontrer des amis qui, comme lui, sont à Hollywood sans en être, et pour voir, une fois par semaine, obligatoirement, le nouveau programme de cinéma d’actualités, sur Hollywood Boulevard : il est tout disposé à manquer la plupart des films nouveaux, mais les actualités, jamais. Par-delà les arbres qui entourent sa maison et l’isolent, on a vue sur le monde.
Il faut du temps pour s’en rendre compte. C’est pendant la guerre que j’ai connu Chaplin. Hollywood, à cette époque, bourdonnait d’activités patriotiques : je garde encore un souvenir terrifié d’une soirée au Mocambo, bourré de vedettes, où j’ai dû prendre la parole sous l’œil méprisant des perroquets encagés qui montent la garde de cette boîte de nuit. Chaplin n’y était pas. Et il n’y est pas allé de sa petite déclaration le lendemain de Pearl Harbour : pourtant, ce jour-là, six studios, si je ne m’abuse, avaient annoncé leur intention de consacrer un film au désastre national. D’une façon générale, il ne réagissait pas en fonction des manchettes des journaux. Il n’avait pas attendu la guerre pour tourner Le Dictateur, ni le débarquement en Normandie pour réclamer, contre Hitler, un deuxième front en Europe. En fait, il avait été le premier, à l’exception de l’extrême-gauche, à le réclamer publiquement, dans un discours que les futurs amis d’Adenauer ne sont pas près de lui pardonner.
Et pourtant Chaplin n’est rien moins qu’un esprit politique. On est tenté de croire le contraire et celui qui, pour avoir vu Le Dictateur, viendrait lui parler de fascisme, serait déçu. À l’entendre discuter des hommes et de l’humanité, sans le connaître, on se dit qu’il est simple, trop simple, presque naïf : un enfant, perdu dans un monde de « malins » et de « fortiches ». Et puis, on se souvient que les questions qui comptent, les questions de vie ou de mort, sont d’une extrême simplicité et que le génie de Chaplin consiste justement à les dépouiller des complications superficielles. De là, son universalité. Il est simple comme l’Appel de Stockholm.
Les futurs amis de la bombe atomique ne s’y sont pas trompés. En 1940, ils attaquaient Le Dictateur et accusaient Chaplin de pousser à la guerre. Quelques années plus tard, ils menaient campagne contre Monsieur Verdoux qui dénonçait la guerre, entre autres. Les uns réclamaient l’expulsion de Chaplin, sujet britannique, d’autres l’empêchaient de venir se reposer ou travailler en Europe. Aujourd’hui, toute l’œuvre de Chaplin est indésirable aux Etats-Unis, voués à la préparation de la guerre et du fascisme.
Lorsque, il n’y a guère longtemps, le censeur municipal de Memphis, dans le Tennessee, interdisait Les lumières de la ville, « vu le caractère et la réputation de Chaplin », il a ajouté qu’il n’y avait « rien à reprocher à ce film ». Comme s’il n’y était pas question d’un millionnaire qui ne devient humain que lorsqu’il est soûl comme une barrique ? Il y a, aujourd’hui, aux Etats-Unis, trop de millionnaires au gouvernement, et qui n’ont pas le whisky tendre.
Ce qu’ils ne pardonnent pas à Chaplin, il l’a défini lui-même, peu de temps après la fin de la guerre. La commission des activités antiaméricaines, qui se préparait à mettre Hollywood au pas, lui avait télégraphié de Washington pour l’inviter à venir déposer devant elle. Il répondit que ce voyage transcontinental, aux frais du contribuable, lui paraissait superflu. « Si vous voulez savoir ce que je suis, ajouta-t-il, je peux vous le dire. Je suis un fauteur de paix. »
Vladimir Pozner (années 1950)