Un an plus tôt, à Paris, où Le cercle de craie caucasien venait d’éclater comme un coup de tonnerre, j’avais emmené Brecht et les siens dans un bar-restaurant sur les quais de la Seine. On y sert, sur un plateau de bois, des fromages rares et multiples, imprégnés de marc et d’eau-de-vie, enveloppés dans des feuilles de vigne, roulés dans des épices, saupoudrés de cendre, bref, de quoi faire oublier les tours de Notre-Dame de l’autre côté du fleuve. Tout à côté, une librairie ouverte le soir, qui s’appelle Shakespeare and Company, vend des bouquins d’occasion. Nous avions commencé par elle ; un rayon après l’autre, et jusqu’aux caisses qui traînaient par terre, Brecht avait inspecté la compagnie : des romans policiers en anglais, d’autant plus utiles qu’il ne lisait pas le français. Je l’avais aidé dans la mesure de mes connaissances, modestes au prix des siennes : il avait tout lu, était familier avec la plupart des auteurs. Nos femmes s’impatientaient. Brecht avait fini par acheter une trentaine de volumes dépenaillés. À présent, installé à la terrasse du restaurant, il dégustait les fromages, aussi nombreux que les livres – cadeau de l’auteur de Macbeth, un chef-d’œuvre du genre – empilés à ses côtés sur une chaise : il avait tenu à les garder à portée de main.
La nuit était douce, autrement douce qu’à Berlin un an plus tard ; devant nous les réverbères vacillaient sur le Petit-Pont. J’indiquai à Brecht un chèvre d’aspect bénin, plus violent que le plus barbare des romans policiers américains. Il en goûta et me remercia d’un sourire.
– Oui, dit-il pensivement, comme s’il répondait à la fois à la force du fromage, à la douceur de la nuit, aux cloches de Notre-Dame et de Saint-Julien-le-Pauvre qui vidaient au-dessus de nos têtes une querelle séculaire au sujet du temps.
Il souriait sans desserrer les lèvres, ce qui lui donnait un ait gêné, presque timide. Une idée se présenta à lui qu’il examina en silence. Elle devait lui plaire : son sourire s’accentua, derrière les verres des lunettes, ses petits yeux myopes se mirent à pétiller.
– J’aimerais exposer ce plateau de fromages dans le foyer de mon théâtre, dit-il, pour apprendre aux Allemands ce qu’est la culture.
(Vladimir Pozner se souvient)