Les États-Désunis de Vladimir Pozner, publiés originellement en 1938, au cœur de la crise d'alors, étaient devenus introuvables. Ce portrait cubiste des Etats-Unis ─ et bien au-delà ─ arrive à nouveau en librairie. Avec une fraîcheur, une violence et un humour qui le rendent plus que jamais d'actualité.
En 4e de couverture …
En ces temps de crise, il faut lire et relire cette chronique de l’Amérique de la Grande Dépression. Ce livre clé, "d’une critique impitoyable et d’une grande tendresse" (Jorge Semprun), a marqué les esprits dès sa sortie en 1938. Dans un genre littéraire qui lui est propre, qui tient autant du reportage que de la forme romanesque, Pozner observe et décrit un pays, les États-Unis, alors en pleine détresse spirituelle et matérielle, mais qui ne cesse de fasciner. Ce peuple, l’auteur en sonde l’âme par un puissant montage de détails : la vie quotidienne de Harlem, les briseurs de grève de l’agence Pinkerton, la guerre des journaux à Chicago, les héros déchus de Hollywood, les grèves violentes dans les mines de Pennsylvanie, John Dos Passos et Waldo Frank, le courrier du cœur et les écrivains publics, le marchand de lacets de Wall Street, les gangsters et les croque-morts... Il compose une mosaïque qui renvoie l’image d’un pays où l’énergie le dispute au désespoir, la solidarité à la misère, et où le culte du service et de l’efficacité mène le plus souvent à l’asservissement et au décervelage.
Noam Chomsky, dans un entretien, rappelle l’actualité criante de cette époque et de ce livre. Jean-Pierre Faye signe une postface qui évoque la vie de Pozner et le caractère novateur de son écriture.
Vladimir Pozner (1905–1992) est un écrivain aussi important que discret. Familier de Gorki, lié à Maïakovski et Babel, il contribua à faire connaître la littérature russe en France depuis les années 1920. Son œuvre de romancier démarra en flèche dans les années 1930 avec Tolstoï est mort et Le mors aux dents. Militant antifasciste, réfugié aux États-Unis pendant la guerre, il publia Deuil en 24 heures, fut scénariste à Hollywood, où il se lia notam¬ment avec Bertolt Brecht et Charlie Chaplin, et fut nommé aux Oscars pour The Dark Mirror. Bourlingueur, conteur, défricheur de formes littéraires, Pozner consacra sa vie à témoigner de son siècle, d’une voix unique.
Introduction
Un portrait cubiste de l'Amérique
Les États-Désunis ont paru début 1938. Vladimir Pozner, encore jeune, a déjà un long passé d’écrivain. Figure singulière en ces années : partie prenante du bouillonnement de la jeune littérature soviétique des années 1920, familier de ce – et de ceux – que les lettres françaises comptaient à l’époque de plus neuf, et l’un des découvreurs de l'avant-garde du roman américain. Pozner est alors en train d’inventer ce qui est le propre de son œuvre : tranchant du regard, espoir et lucidité, forme littéraire affirmée, juste. Il venait d’écrire Tolstoï est mort (1935) et Le Mors aux dents (1937), et allait bientôt, la guerre aidant, si l’on peut dire, lancer dans la mare Deuil en 24 heures (1942).
Les États-Désunis connurent à leur sortie un retentissement considérable. L’Amérique que l’on y découvrait était ignorée. Pozner écrivait dans le « post-scriptum » : « On connaît en France une Amérique d’images d’Épinal : gratte-ciel, gangsters, vedettes de cinéma, etc., ainsi que l’Amérique, patrie du progrès et du confort. Ces deux pays ont été exploités à fond par de nombreux écrivains et journalistes. L’Amérique faite de chair et d’os – et de sang – est moins connue. Ce livre peut donc aussi bien être considéré comme un supplément fragmentaire à mille et une relations de voyage antérieures. Toutefois, l’auteur admet volontiers qu’il a trop aimé l’Amérique et les Américains pour avoir songé à être poli à leur égard.»
Jorge Semprun parlait récemment d’un « livre fondamental, où l’on peut très bien voir où passe la frontière, parfois difficile à déceler, entre reportage et littérature. » Il cite ces histoires de quelques lignes qui surgissent, « et tout à coup c’est un personnage de roman qui apparaît, pas dans le sens d’un personnage inventé, mais dans le sens du roman de la réalité. De l’inventaire du monde à l’invention du personnage de roman ». Semprun affirme : « Je crois que l’esthétique de son œuvre est fondée sur une réflexion, un travail littéraire, esthétique sur la matière brute du siècle – sur ce siècle de passions, de déchirements, de déceptions et de malentendus. »
Si Les États-Désunis ont été si frappants, c’est qu’il y avait là une littérature elle aussi inconnue, une nouveauté formelle qui a marqué les esprits. Tout d’abord, le montage, dont Vladimir Pozner s’est imposé comme l’un des maîtres. Montage, collages, plus que des procédés, une manière de décrire, de transcrire le monde :
l’« artiste » reste à l’arrière-plan, assemble des matériaux divers (journaux, lettres, annonces, fragments, etc.), joue du rythme, des sens – et la réalité brute qui détone. Une sacrée invention du XXe siècle ! Les papiers collés de Picasso et Braque, les films d’Eisenstein… et le montage littéraire. L’influence du cinéma y est sensible : « L’auteur d’un "montage" doit s’inspirer des principes du cinéma. Il procède par oppositions et parallélismes. (…) Tout est dans la variété des angles de prise de vue », écrivait Pozner en 1931, alors qu’il n’avait pas encore exercé le métier de scénariste (Hollywood, ce serait pour plus tard). Dos Passos fut, côté américain, l’un de ceux qui ont ouvert la voie, avec Manhattan Transfer et U.S.A. Au détour des États-Désunis, l’on boit un verre en sa compagnie, en évoquant l’époque si complexe qui s’invite dans la littérature. Mais (paradoxalement ?), il faut se tourner vers la Russie, ses écrivains, et le tourbillon artistique qui a suivi la révolution de 1917 : ne convient-il pas d’y chercher les sources discrètes mais sans doute les plus marquantes de cette écriture si neuve des États-Désunis ? Adolescent, Pozner fut aux alentours de 1920 le plus jeune du groupe des « Frères Sérapion », qui regroupait Victor Chklovski, Lev Luntz, Mikhaïl Zochtchenko, Vsevolod Ivanov, etc. Comme le soulignait Ossip Mandelstam, « les Sérapion glissent dans leur narration des carnets de notes, des devis de construction, des circulaires soviétiques, des extraits de vieilles chroniques, faut-il particulièrement s’en étonner ? La prose n’est à personne. Elle est par essence anonyme. » Pas très loin, le Front Gauche de l’Art (LEF), avec Maïakovski, Ossip Brik et Sergueï Tretiakov s’intéressait également au montage et à la « littérature factuelle ». Changeant de langue, changeant de continent, Pozner est toujours resté fidèle à ses premières années d’écrivain.
Jean-Pierre Morel s’est penché sur cette période dans Le Roman insupportable, L’Internationale littéraire et la France. « Pour trouver en France des exemples de prose documentaire au sens où l’entend le LEF russe, c’est vers Vladimir Pozner qu’il faut se tourner », écrit-il en se référant aux travaux de Pozner du tout début des années 1930. Il poursuit : « Pozner est bien plus proche des théoriciens du LEF que Nizan ou Parain. Ceux-ci critiquaient le roman. Il propose, lui, d’autres formes. Toutefois, c’est davantage par attrait de la modernité que par goût de l’efficacité révolutionnaire. » Les États-Désunis sont postérieurs de quelques années – peu. Pozner y prend à bras le corps la question sociale, politique. Mais s’éloigne-t-il pour autant de ces conceptions ? Ou au contraire la Crise y rencontre-t-elle la forme littéraire qu’il lui fallait pour garder jusqu’à nous sa tension, sa leçon ?
Le montage littéraire, mais aussi le style. Goût d’une prose sèche, précise, nerveuse, parfois violente parfois tendre, désintérêt pour la sentimentalité (mais pas pour les sentiments). Cendrars, Caldwell, Brecht, Hammett admiraient ses romans : nulle surprise, si l’on y songe. Pas de superflu, dans sa peinture de l’Amérique : détestation de Pozner pour toute forme de « perte de temps » ! Mais par le montage, « donner de l’acuité au détail le plus insignifiant en le plaçant à l’endroit juste. » Le portrait cubiste d’un pays.
Confiance, donc, en la puissance de la littérature. Et passion pour le monde : Pozner n’était pas de ces écrivains, de ces hommes qui fuient l’actualité, qui vivent « dans la Lune ». « J’évite d’interpréter, de prêcher et d’instruire, faisant confiance au lecteur pour comprendre, grâce à mon témoignage et à son expérience, le monde où nous vivons, lui et moi, en commun. »
Lorsque Les États-Désunis ont paru, Vladimir Pozner prévenait son lecteur : « L’auteur a séjourné aux États-Unis en 1936 ; c’est en 1937 qu’il a écrit ce livre qui paraît en 1938. Ce léger recul a permis à l’auteur de constater que ses observations n’ont pas vieilli : c’est qu’il s’était attaché à choisir des faits témoins, valables aujourd’hui comme hier (…). »
Et voilà le XXIe siècle. Beaucoup a changé, des deux côtés de l’Océan. « … oui, mais le soleil va plus vite. »
Daniel Pozner
Janvier 2009